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Elon Musk cherche-t-il à remplacer Wikipédia avec Grokipedia et imposer sa vision ?

LSDA

Wikipédia, symbole du savoir partagé, fait aujourd’hui face à une remise en question radicale orchestrée par Elon Musk. L’entrepreneur américain, connu pour ses prises de position tranchées, a inauguré le 27 octobre sa propre encyclopédie en ligne, Grokipedia, qu’il présente comme une alternative « plus objective » à la plateforme collaborative. Ce lancement s’inscrit dans une volonté affichée de transformer la connaissance en propriété privée, rompant ainsi avec l’idéal d’un savoir universellement accessible.

Depuis près d’un quart de siècle, Wikipédia s’est imposée comme la référence mondiale en matière de diffusion du savoir, portée par des millions de contributeurs bénévoles. Pourtant, pour Elon Musk et une frange conservatrice américaine, cette institution serait devenue le bastion d’une pensée « woke » à combattre. Le projet Grokipedia ambitionne de supplanter ce modèle horizontal par une approche technologique et centralisée, pilotée par l’intelligence artificielle Grok, intégrée au réseau social X.

Contrairement à Wikipédia, dont la force réside dans la pluralité des voix et la confrontation des points de vue, Grokipedia s’appuie sur une production automatisée du savoir. Musk affirme vouloir « purifier » l’information, la débarrasser des « biais humains » et des compromis inhérents au débat collectif. Cette vision s’oppose frontalement à l’idéal fondateur de Wikipédia, résumé par Jimmy Wales et Larry Sanger en 2001 : « un monde dans lequel chaque personne sur la planète a libre accès à la somme de toutes les connaissances humaines ».

Grokipedia, intelligence artificielle et verticalisation du savoir

La confrontation entre ces deux modèles s’est intensifiée ces dernières années. En 2023, Musk proposait un milliard de dollars à Wikipédia pour qu’elle change son nom en « Dickipedia », dénonçant ce qu’il considère comme une dérive idéologique financée par des fonds publics. Un an plus tard, il exhortait ses abonnés sur X à cesser tout soutien financier à « Wokepedia », s’indignant des investissements de la Wikimedia Foundation dans des politiques de diversité et d’inclusion.

À l’été 2025, dans un contexte politique polarisé marqué par le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, Musk officialise Grokipedia. Il la décrit comme un « refuge contre la censure et les narratifs biaisés », affirmant vouloir « purifier le savoir » grâce à la technologie, en rupture avec le « chaos humain » de Wikipédia. Pour Anaïs Nony, chercheuse à l’Institut d’études avancées de Johannesburg, Grokipedia est « une machine à discréditer le travail scientifique et collaboratif qui est toujours un travail situé, aussi bien géographiquement que dans le temps, et surtout ouvert à des modifications ».

Ce passage d’un savoir collectif à un savoir algorithmique marque une évolution profonde. La promesse d’un contenu « purifié », délivré des passions humaines, soulève des interrogations majeures sur la neutralité réelle de l’intelligence artificielle. « La rationalité se crée justement de nos relations, de la manière dont on va se confronter à la réalité des choses et les modifier au fur et à mesure, c’est pour ça que Wikipédia est un système ouvert, alors que la proposition de Musk est fermée, omnipotente, au-dessus de la foule, elle est comme un dieu », analyse Anaïs Nony.

Biais, neutralité et enjeux épistémologiques de l’IA

Des études citées par le Washington Post soulignent que si Wikipédia présente parfois une légère tendance à gauche, la plateforme tend à se neutraliser au fil des révisions communautaires. Maryana Iskander, directrice de la Wikimedia Foundation, rappelle : « C’est une encyclopédie qui s’appuie sur des sources sous-jacentes, qui est corrigée en temps réel et qui évolue constamment, tout comme les sources. Wikipédia est impartiale si l’on comprend son fonctionnement. »

À l’inverse, Grokipedia repose sur une IA dont la neutralité est contestée. « Une technologie porte dans sa création les contenus du créateur. Le design, le déploiement, la fonctionnalité d’une technologie reflètent eux-mêmes les aspirations et les valeurs de son créateur. Il n’y a pas de technologie qui soit neutre, de la même manière qu’il n’y a pas de science qui soit neutre. C’est toujours un parti pris. » Cette remarque d’Anaïs Nony met en lumière le risque d’une épistémologie sous emprise algorithmique, où les biais de genre, de classe ou de race persistent, voire s’accentuent.

Les systèmes d’intelligence artificielle, loin d’être autonomes ou objectifs, reproduisent les biais des données sur lesquelles ils sont entraînés. Dans le cas de Grok, ces sources proviennent majoritairement de X, un corpus déjà marqué idéologiquement. Kate Crawford, dans « Atlas of AI », rappelle : « Les systèmes d’IA ne sont ni autonomes, ni rationnels, ni capables de discerner quoi que ce soit sans un entraînement intensif en calcul avec de grands ensembles de données ou des règles et récompenses prédéfinies. »

Filtrage de l’information et continuité néolibérale

Pour Anaïs Nony, accuser Wikipédia d’être « woke » ou « biaisée » sert d’alibi à Elon Musk pour imposer une vision néolibérale et patriarcale du savoir, tout en divisant sur le plan racial. Wired, ayant pu accéder à Grokipedia avant la restriction de la plateforme, rapporte que « plusieurs entrées notables dénonçaient les médias grand public, mettaient en avant des points de vue conservateurs et perpétuaient parfois des inexactitudes historiques ».

Le magazine évoque notamment la page sur l’esclavage des Afro-Américains, qui comportait de nombreuses justifications idéologiques, ou encore l’absence d’article sur le mariage homosexuel, remplacé par une suggestion vers la « pornographie homosexuelle », avec des affirmations erronées sur l’épidémie de VIH. Kate Crawford souligne que l’IA dépend de structures politiques et sociales, et qu’elle sert in fine les intérêts dominants existants.

Selon Anaïs Nony, « le projet d’Elon Musk s’inscrit dans la continuité néolibérale et coloniale de ce qui avait déjà été amorcé avec les satellites Starlink et plus tard avec le réseau social X (ex-Twitter) ». L’objectif serait d’étendre une hégémonie sur l’accès à l’information et de propulser une idéologie spécifique, au détriment du dialogue et de la pluralité. Dans cette nouvelle ère, la connaissance, soumise à l’algorithme, cesse d’être partagée pour devenir un instrument de pouvoir.

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